L’adultisme : ses dégâts sur les enfants et les adultes qu’ils deviennent
L’adultisme est une forme de domination souvent invisible qui impacte durablement l’enfant et l’adulte qu’il devient. Découvrez ses signes, ses conséquences psychologiques et des pistes pour en sortir.
FAMILLE
Chrystelle Oeuvrard-Moreau
3/24/20265 min read
L’adultisme : ses dégâts sur les enfants et les adultes qu’ils deviennent
Comprendre l’adultisme
Décrit et définit pour la première fois par le psychologue américain Jack Flasher en 1978, l’adultisme est une forme de domination souvent invisible, profondément banalisée, qui repose sur l’idée que l’adulte sait mieux que l’enfant, que son point de vue prévaut par défaut, et que l’enfant doit se conformer, obéir, se taire ou attendre de « grandir » pour être légitime.
Contrairement à l’autorité éducative, nécessaire pour poser un cadre sécurisant, l’adultisme s’inscrit dans un rapport de pouvoir déséquilibré. Il ne protège pas, il contraint. Il ne guide pas, il impose. La parole, les émotions et les besoins de l’enfant sont alors minimisés, ridiculisés ou ignorés.
L’adultisme se glisse partout : dans les familles, à l’école, dans les institutions et dans l’espace public. Il se transmet souvent sans intention de nuire, porté par des habitudes éducatives anciennes, des injonctions sociales ou des croyances profondément ancrées sur ce que devrait être un enfant.
« Tu es trop petit pour comprendre. »
« Tu verras quand tu seras grand. »
« Arrête de pleurer, ce n’est rien. »
Ces phrases, en apparence anodines, sont des manifestations ordinaires de l’adultisme.
Signes de l’adultisme au quotidien
L’adultisme ne se reconnaît pas toujours facilement, tant il est normalisé. Voici quelques exemples concrets :
- Interrompre systématiquement un enfant lorsqu’il parle, ou finir ses phrases à sa place.
- Décider pour lui sans lui expliquer, même lorsque la situation le permet.
- Minimiser ou nier ses émotions : « tu exagères », « ce n’est pas grave », « il n’y a aucune raison d’avoir peur ».
- Se moquer de ses peurs, de ses goûts ou de ses questionnements.
- Utiliser l’humiliation, le sarcasme ou la comparaison comme outils éducatifs.
- Exiger une obéissance immédiate sans espace de dialogue.
- Parler de l’enfant devant lui comme s’il n’était pas présent.
- Conditionner l’amour, l’attention ou la reconnaissance à un comportement jugé « acceptable ».
Ces attitudes, répétées dans le temps, peuvent avoir un impact profond sur le développement psychique et relationnel de l’enfant.
Les dégâts de l’adultisme sur l’enfant
L’enfant se construit dans le regard de l’adulte. Lorsque ce regard invalide, nie ou écrase son vécu, l’enfant apprend à se méfier de lui-même et des autres.
Tout d’abord il apprend que ses émotions ne sont pas fiables. S’il ressent de la peur, de la tristesse ou de la colère et que celles-ci sont systématiquement niées, il intériorise l’idée que ses ressentis sont excessifs, dérangeants ou illégitimes.
Il apprend ensuite que sa parole n’a pas de valeur. Être interrompu, ignoré ou corrigé sans cesse enseigne à l’enfant que s’exprimer ne sert à rien, ou pire, que cela peut entraîner des sanctions ou des moqueries.
Progressivement, l’enfant peut développer des stratégies d’adaptation : se taire, se conformer, anticiper les attentes de l’adulte, s’effacer pour préserver le lien. Être « sage », « gentil », « raisonnable » devient une condition implicite pour être aimé.
Ces mécanismes entravent la construction de l’estime de soi. Ils peuvent également affecter la capacité de l’enfant à poser des limites et à reconnaître ses besoins.
Quand l’adultisme façonne l’adulte
On ne laisse pas l’adultisme derrière soi en devenant adulte. Les enfants grandissent, mais les empreintes psychiques demeurent.
De nombreux adultes accompagnés en consultation décrivent un sentiment diffus d’illégitimité, une difficulté à faire des choix, une peur persistante de décevoir ou de déranger. Ils doutent de leurs perceptions, de leurs émotions et de leurs décisions.
Certains adultes ont appris à se couper de leurs signaux internes. Ils disent « oui » par réflexe, minimisent leur fatigue, repoussent leurs limites jusqu’à l’épuisement. Cette suradaptation est souvent valorisée socialement, alors qu’elle masque une profonde déconnexion de soi.
D’autres développent une colère sourde, liée à des frustrations anciennes jamais reconnues. Cette colère peut s’exprimer de manière explosive ou se retourner contre soi, sous forme de culpabilité, d’auto-critique ou de honte.
L’adultisme peut également influencer les relations affectives et professionnelles. Il favorise l’acceptation de rapports de domination, la difficulté à dire non, ou au contraire une posture défensive permanente.
Adultisme, couple et relations
Dans la vie de couple, les traces de l’adultisme peuvent se manifester par une difficulté à exprimer ses besoins, une peur du conflit ou une tendance à se soumettre pour maintenir l’harmonie.
Certaines personnes rejouent inconsciemment des dynamiques vécues dans l’enfance : l’un décide, l’autre s’adapte. Sans prise de conscience, ces schémas peuvent générer frustration, incompréhension et éloignement.
Reconnaître ces mécanismes permet de rééquilibrer la relation et de redonner une place juste à chacun.
L’adultisme et la parentalité
Devenir parent n’immunise pas contre l’adultisme. Bien souvent, les pratiques éducatives héritées se rejouent, surtout dans les moments de fatigue et de stress.
Sans espace de réflexion et de soutien, il est difficile de questionner des modèles profondément ancrés. La pression à être un « bon parent » peut renforcer des attitudes autoritaires ou invalidantes.
Pourtant, reconnaître l’enfant comme une personne à part entière ne signifie pas renoncer au cadre. Il s’agit de poser une autorité sécurisante, contenante, qui écoute sans tout autoriser, qui guide sans écraser.
Sortir de l’adultisme : un chemin possible
L’adultisme n’est pas une fatalité. Il peut être déconstruit, à tout âge.
Pour les adultes, cela passe souvent par un travail de reconnexion à soi : apprendre à reconnaître ses émotions, à écouter ses besoins, à poser des limites sans culpabilité. Ce chemin demande du temps, de la bienveillance et parfois un accompagnement professionnel.
Pour les parents et les professionnels, sortir de l’adultisme implique de questionner sa posture : comment j’écoute l’enfant ? Que fais-je de ses émotions ? Suis-je dans le contrôle ou dans l’accompagnement ?
Les espaces d’accompagnement, individuels ou collectifs, offrent un cadre sécurisant pour déposer son vécu, comprendre les mécanismes en jeu et expérimenter d’autres manières d’être en relation.
En conclusion
L’adultisme agit en silence. Il ne laisse pas toujours de traces visibles, mais il influence durablement les trajectoires de vie.
Prendre conscience de ses effets, c’est ouvrir la voie à des relations plus respectueuses, plus équilibrées et plus humaines. C’est offrir aux enfants d’aujourd’hui la possibilité de devenir des adultes plus libres, plus confiants et plus apaisés.
Pour aller plus loin
Alice Miller, C’est pour ton bien. Un ouvrage de référence sur les violences éducatives ordinaires et leurs conséquences psychiques.
Gabrielle Richard, Protéger nos enfants. « Et si les jeunes étaient les mieux placé.es pour savoir qui iels sont, et ce qu’iels désirent ? ».
